Türkiye Cumhuriyeti

Strazburg Daimi Temsilciliği

Konuşma Metinleri

La Turquie pour une Europe de valeurs, 17.01.2013

(Intervention de Rauf Engin Soysal, Ambassadeur, Représentant Permanent de Turquie auprès du Conseil de l’Europe, au CERI – Paris le 17 janvier 2013)

Je remercie Riva Kastoryano pour l’invitation qu’elle a bien voulu m’adresser à participer comme intervenant à ce séminaire organisé dans le cadre du Groupe de recherche sur la Turquie contemporaine. Je me réjouis de la présence de Jacques Rupnik et d’Andrian Favel.

Grâce à Semih Vaner– à qui je souhaite rendre hommage à cette occasion- à Riva et à Jean-François Bayart, j’ai connu de nombreux chercheurs du CERI et j’ai suivi avec intérêt leurs travaux depuis plus de vingt cinq ans. Le Directeur du CERI, Christian Lesquesne était assistant de recherche de ma promotion au Collège d’Europe à Bruges.

La réflexion sur le projet européen et son avenir est un champ très vaste qui a été amplement couvert par de nombreux académiciens et analystes. La singularité de tout propos devient aujourd’hui de plus en plus difficile à repérer dans les débats sur l’Europe.

Dans mon intervention, j’essaierai de concentrer ma réflexion sur une vision du projet européen qui a été et reste toujours pour moi une source d’enthousiasme quelles que soient les difficultés présentes. En d’autres termes, un projet européen qui laisse une place considérable au volontarisme et qui s’inspire d’un optimisme raisonné. Un projet qui voit la lassitude comme le plus grand danger pour l’Europe – je me réfère ici à Husserl.

Dans un premier temps, j’inscrirai cette réflexion autour d’un parcours personnel afin de mieux rendre témoignage d’une expérience sur le projet européen vécue sous différents angles. Ma tâche sera ainsi plus aisée pour dégager ensuite quelques éléments de réflexion pour notre discussion.
Mon premier poste a été Téhéran. C’était en 1985. La guerre entre l’Iran et l’Iraq sévissait la région. La Turquie poursuivait une politique dite de neutralité active, lui donnant une responsabilité particulière et nécessitant une attitude parfois proactive. Elle assurait, à titre d’exemple, par l’intermédiaire de son Croissant Rouge « Kızılay » l’échange des prisonniers de guerre au nom de la Croix Rouge Internationale. Je me souviens avoir accompagné une délégation du Kızılay dans plusieurs camps en Iran. Par ailleurs, les bombardements aériens de Téhéran par l’aviation irakienne nous rendaient la vie assez précaire.

Après deux années passionnantes passées à Téhéran, je me suis retrouvé par la suite à Bruges, dans la Venise du Nord. Le Gouvernement d’Özal avait pris la décision à l’époque de former de jeunes diplomates au cas où les négociations commenceraient à la suite de la demande d’adhésion que la Turquie avait officiellement formulée le 14 avril 1987. Je fus sélectionné par mon ministère d’une manière assez hasardeuse : l’administration avait omis de vérifier que les candidats retenus pour Bruges devaient parler le français à côté de l’anglais, et mon nom fut avancé en dernière minute.

Le Président Mitterrand prononça le discours inaugural de mon année académique au Collège. Il parlait de la volonté des fondateurs des années 1957. Il soulignait que la frontière de l’Europe à l’époque où il prononçait ce discours – c’était le 13 octobre 1987 - ne correspondait à aucune réalité, sauf sur le choix d’un certain nombre de valeurs. Et je cite : « …Il y allait d’un certain nombre de valeurs préservées, maintenues ou devenues triomphantes entre six puis finalement douze pays de l’Europe (…) Leur géographie est celle de ces valeurs. Qu’est-ce que c’est que ces valeurs : c’est une forme de civilisation, c’est un type de régime démocratique, c’est une forme d’espérance, ce sont des symboles, ce sont des habitudes quotidiennes de vie, ce sont des modes d’enseignement (…) » -fin de citation.

L’Europe dans ces années là ne manquait pas d’enthousiasme quant aux pas à entreprendre pour surmonter les défis majeurs.

Pour ne rien vous cacher, mais certainement vous vous en doutiez, je n’ai pas pu prendre part aux négociations d’adhésion sitôt après cette année académique à Bruges avec la promotion Spinelli. La préparation de l’avis de la Commission, le paquet Matutes et la préparation au Marché Intérieur furent à l’époque à l’agenda. En somme, un « agenda positif » comme nous en avons toujours l’expérience lorsque le chemin est parsemé de difficultés.

En tant que diplomate, j’ai pu assister alors à un moment fort de l’histoire de nos relations avec l’Europe communautaire et surtout à des années cruciales de la construction européenne dans la période de transition de l’après 1989 de l’Europe centrale et orientale que Rupnik a analysé mieux que tout autre chercheur.

D’autre part, en 1990, la première guerre du Golfe et la position de la Turquie vue de Bruxelles était aussi un moyen pour moi de mieux comprendre cette interaction à l’œuvre d’une manière permanente- même si c’est à divers degrés- entre les efforts de la Turquie en vue de maximiser son potentiel régional et la perception assez complexe et parfois perplexe dans les capitales européennes de l’effort poursuivi et du rôle de la Turquie.

Il en a été de même pendant les quatre années que j’ai passé à Washington de 2003 à fin 2006, dans un contexte de l’après 11 Septembre et pendant la deuxième guerre d’Iraq. Cette fois, c’était sous l’angle des relations entre les deux rives de l’Atlantique et à travers cette « frontière liquide » qui sépare l’Europe des Etats-Unis pour reprendre un terme du peintre Giorgio de Chirico. L’articulation Turquie-Europe dans une région en mutation constituait un angle d’analyse présent dans bien de débats euro-atlantiques sur le projet européen. La Turquie était à la fois sujet et objet de la relation transatlantique et du processus de fertilisation réciproque entre les deux rives.

De retour maintenant aux questions européennes, mais cette fois-ci, d’Islamabad à Strasbourg, c’est à un autre moment de cette « longue route sinueuse » - comme aimait le dire le Président Özal en parlant de notre adhésion aux Communautés Européennes- et à une ère où la construction européenne fait face à de nouveaux défis tant en son sein que dans un contexte régional et global que je suis maintenant amené à poursuivre cette réflexion. D’Islamabad et du Pakistan, je pourrais parler des heures et évoquer l’idée d’avoir des pays pouvant assumer un rôle de « passeur de valeurs » par rapport à une compréhension du terrain et à des initiatives régionales si difficile à initier dans une géographie au cœur de l’Asie.

La réflexion sur l’Europe, cette fois-ci, il s’agit pour moi de le faire au Conseil de l’Europe, une institution qui remonte aux premiers pas concrets de la construction européenne au lendemain de la seconde guerre mondiale. Et c’est peut-être – en tout cas je le pense- un endroit idéal pour mieux penser ou repenser le projet européen. Pour réfléchir surtout aux fondations mêmes de l’Europe et à sa justification. A ses valeurs aussi…

La question des jeux de perception ou ce que l’on pourrait qualifier d’un jeu de « miroirs déformants » (en référence au livre de Jane Hervé) a toujours été présente lorsqu’il est question de parler de la Turquie dans le cadre du projet européen. Quand on étend la réflexion à une géographie comprenant le Moyen-Orient, voire des régions comme le Caucase, l’Asie Centrale, ou l’Asie du Sud, le débat devient passionnant et voire plus pertinent dans un renouveau de la question de la justification de l’Europe.

A ce stade de mon exposé, un premier élément de réflexion que je pourrais retenir serait de mettre en exergue l’importance d’un effort constant d’une mise en situation du projet européen. En soulignant notamment que la Turquie a un acquis de la mise en situation du projet européen, tant sa démarche européenne a suivi et bien souvent participé à l’évolution du parcours des différentes initiatives de la construction européenne, si même c’est parfois par ses propres initiatives régionales, porteuses de sens pour le projet européen lui-même.

En fait, l’histoire de la construction européenne peut être racontée par la Turquie. Et il serait même utile d’y prêter oreille pour ceux qui manqueraient aujourd’hui de patience ou d’énergie nécessaire dans cet effort de longue haleine que nécessite l’édifice européen. Le « vouloir vivre ensemble » et le « vouloir travailler ensemble » à la base du projet européen requiert plus que jamais la mise à profit d’une expérience mutuelle qui se renforcera au fil des années si ce parallélisme se met en phase dans un espace élargi crucial pour l’avenir de l’Europe. Cette énergie et patience, il faut certes la renouveler également en Turquie. Les frustrations dans mon pays sont énormes. Les enjeux sont multiples. Nous devons travailler ensemble et redonner vigueur à une vision claire de l’Europe.

La Turquie en tant qu’acteur du projet européen ne peut se contenter d’un regard introverti. La Turquie est étroitement liée aux différentes dimensions du projet européen et de son devenir dans un environnement en pleine mutation.

Ainsi que Nathalie Tocci et Dimitar Bechev le soulignent dans un tout récent article intitulé « Bringing Turkey back to the EU debate » (Euractiv, January 2013), c’est aussi à la Turquie que revient la tâche de contribuer au débat sur l’avenir de l’Europe.

Un deuxième élément de réflexion serait de souligner que la Turquie fait partie intégrante de l’histoire de la construction européenne.

Nous venons d’entrer en 2013. Cinquante années se sont écoulées depuis l’Accord d’Association dite de première génération signé le 12 septembre1963 avec les six. Cet accord prévoyait de manière implicite et explicite une adhésion à terme. A quelques jours du cinquantenaire du Traité de l’Elysée qui sera célébré, il ne serait pas fortuit de rappeler cet autre cinquantenaire – celui de l’Accord d’Association, également porteur d’un message européen d’avenir.

Dans ce même ordre d’idées, rappelons que vingt cinq ans sont passés depuis la demande officielle du Gouvernement d’Özal de 1987. Et depuis plus de quinze ans l’Union Douanière a été achevée entre la Turquie et l’Union européenne – faut-il le rappeler sous présidence française de l’UE. La Turquie a reçu le titre de candidat à l’UE au Conseil Européen de Helsinki en 1999. Les négociations d’adhésion ont été ouverts en 2005.

Si nous faisions une lecture en parallèle de l’histoire de la construction européenne et des différentes phases de cette dynamique d’intégration existante avec la Turquie depuis près d’un demi siècle, nous pourrions repérer dans une approche macro-politique dynamique de l’intégration européenne -en s’inspirant de la méthodologie de Wolfgang Wessels et en utilisant les outils qu’offrent les théories de l’intégration-, des indications fort utiles pour interpréter les démarches respectives. Il serait aussi possible de tracer les courbes dans les grilles d’analyse de chaque théorie et mesurer l’effet conjugué des éléments en jeu, y compris des fédérateurs externes.

Sur un plan plus large et plutôt dans un cadre du terrain de la coopération européenne, le parcours remonterait même plus loin et s’inscrirait dans les délibérations du Congrès de La Haye de 1949 et dans l’itinéraire du Conseil de l’Europe, notamment eu égard à l’élaboration de la Convention Européenne des Droits de l’Homme – la Turquie est parmi les douze pays qui ont fait partie du comité de rédaction de la Convention- et de l’évolution même du système conventionnel et des mécanismes de suivi mis en place sur la plan européen/pan européen.

C’est dans le droit fil de cette responsabilité initiale que la Turquie essaie aujourd’hui de contribuer à la réforme de la Cour européenne des Droits de l’Homme. Interlaken, Izmir et Brighton forment la trilogie des ministérielles de la réforme de la Cour. Certes, la Turquie n’est pas à l’aise de la place qu’elle occupe dans les statistiques de la Cour. Mais elle est résolue à ne pas y rester. La Turquie continue avec détermination les réformes judiciaires déjà engagées dans bien des domaines de la jurisprudence.

En parlant de ce même parcours, nous pourrions élargir l’éventail et mentionner des structures comme l’OTAN ou l’OSCE (voire l’OCDE). Il serait également utile de porter un regard aux différentes initiatives régionales en Europe, notamment dans le Sud-Est européen. Une cartographie des initiatives régionales et européennes dans notre continent montrerait la place unique de la Turquie. Les corridors énergétiques et leur sens pour l’avenir de la construction européenne seraient aussi utiles à analyser.

Ce rappel historique pourrait s’étendre voire à des siècles plus lointains, et en référence ne fussent qu’aux origines de l’Europe entre 1814 et 1914, il ne serait également pas futile de retracer l’évolution du concert européen, notamment la Turquie et son entrée dans celui-ci avec le Congrès de Paris de 1856.

Quant à la géographie même, un parcours du livre de Christian Grataloup intitulé « L’invention des Continents – Comment l’Europe a découpé le Monde » (Larousse, 2009) serait une introduction fascinante pour réfléchir par « un formidable voyage à notre vision de la planète, contradictoire, contestable et sans cesse retouchée ». Cet ouvrage s’ouvre par un premier chapitre intitulé « Les Continents ont aussi une histoire » et ses premières pages sont consacrées à « la question turque en Europe ». Les paroles de Jules Michelet, dans son introduction à l’histoire universelle de 1834 sont repris et il me semble qu’elles suscitent encore un écho toujours retentissant – je cite : « Ce qu’il y a de moins simple, de moins naturel, de plus artificiel, c’est-à-dire de moins fatal, de plus humain et de plus libre dans le monde, c’est l’Europe ».

Le débat sur la Turquie et l’Europe possède ainsi un riche acquis et il faut le mettre à profit dans la réflexion actuelle sur l’avenir de l’Europe. Au lieu de repartir à chaque fois dans des considérations qui ont déjà alimenté les pensées de part et d’autre, il serait désirable de puiser, dans le fond de ces discussions, des sources inutilisées pour créer une synergie nouvelle et combler un déficit conceptuel assez visible dans le débat européen actuel. Un déficit conceptuel qui ne tardera pas à être comblé et je souhaite que l’enthousiasme pour le projet puisse regagner vigueur et les efforts se cristalliser en 2013 et 2014, vues les différentes échéances nationales et européennes, voire enjeux régionaux et globaux quant à et devant l’avenir de l’Europe. C’est là un troisième élément de réflexion.

Si je me concentre plus particulièrement sur l’intitulé « La Turquie pour une Europe de valeurs » qui m’a été suggéré par Riva, je dois dire qu’une telle approche nécessite plusieurs éclaircissements. Nous avons eu l’occasion d’en discuter et de réfléchir sur l’importance de renouveler aujourd’hui l’enthousiasme autour du débat sur le projet européen tant l’ambiance prévalant dans une période de crise économique, sociale et politique en Europe ces dernières années pose problème. Cet intitulé aurait pu être « La Turquie pour une Europe de conviction », voire « La Turquie pour une Europe crédible ». Nous pourrions de même inverser cette approche et souligner le besoin de donner un nouvel élan à la démarche européenne de la Turquie et rendre crédible ce volontarisme qui risque de s’éroder de part et d’autre si un ressaisissement se fait davantage attendre à un moment où l’Europe est à refaire.

Dans une conférence récente au Festival International de Géographie à Saint-Dié-des-Vosges où la Turquie était le pays invité en 2012, j’ai mis l’accent sur « La Turquie en tant qu’acteur du Projet Européen ». La Présidente du Festival était Mireille Delmas-Marty. Sa réflexion autour des « Forces Imaginantes du Droit » et particulièrement le dernier volume publié sous le titre « Vers Une Communauté de Valeurs ? », constituent une approche importante dans le débat actuel sur l’avenir de l’Europe.

En fait, parler de « valeurs » ne rend pas la tâche plus aisée. Au contraire, elle pose problème et ce à plusieurs égards. Comme le souligne Samantha Besson dans son introduction à une publication de 2008 de l’Institut Européen de l’Université de Genève et de l’Academia Bruylant de Louvain-La-Neuve intitulé « Des Valeurs pour l’Europe ? » - et je cite : « l’invocation de valeurs pour l’Europe, ou des valeurs européennes est devenue depuis quelques années un phénomène récurrent (page 11) » (…) « Peu de notions aussi largement utilisées aujourd’hui sont en effet aussi polysémiques que le terme de valeurs. De plus, peu de concepts sont évoqués dans des contextes aussi différents et à des fins aussi variées que celui de valeur» (page 13).

Bien que les valeurs européennes aient constitué l’un des enjeux centraux des débats constitutionnels depuis 2001, le Traité établissant une Constitution pour l’Europe de 2004 et le Traité modificatif de Lisbonne de 2007 n’auront – aux yeux de des auteurs de l’ouvrage- que peu contribuer à leur éclaircissement.

Il a été intéressant pour moi de lire dans ce même ouvrage un article d’Alain Servantie « Values at the margin and Reversal of Values : The case of Turkey » où il soulève la question suivante : « y-a-t-il des valeurs européennes que les Turcs ne partageraient pas ? »

« L’auteur le confirme, le débat sur les valeurs européennes en Turquie est la fois récent et très ancien. Ancien, parce qu’il réveille des préjugés d’autres siècles sur l’Islam et les musulmans. Récent parce qu’il ne date que de 1996, quand les chrétiens-démocrates réunis en congrès à Val-Duchesse (Bruxelles) se sont opposées à ce que le statut de candidat soit donné à la Turquie. L’on ne s’était pas posé en 1950, quand la Turquie avait adhéré au Conseil de l’Europe (…) L’auteur examine plusieurs études et enquêtes récentes, comparant les différents pays de l’Union et la Turquie. (p.23) (pour l’article p205-223).

Cette notion de « valeurs » surgit parfois à l’improviste : j’en ai eu l’expérience en parlant devant différentes audiences sur le projet européen. Ainsi, dans un échange de la Cellule de Prospective du Président de la Commission Européenne élargie aux pays candidats pendant les premiers préparatifs de la Convention constitutionnelle auquel j’avais pris part, Sylvie Goulard, qui est maintenant député européenne, en écoutant mes propos qui sonnaient pour elle peut être trop enthousiaste pour le projet européen venant d’un diplomate turc, me coupa la parole en me disant grosso modo « mais toi tu parles comme nous… » - c’était quelques années avant la publication de son livre en 2005 chez Fayard « Le Grand Turc et la république de Venise- où elle souligne avec conviction le risque majeur que constitue à ses yeux l’ouverture des négociations ayant pour but l’adhésion.

Cette interpellation m’avait fort marqué. J’estime que la soi- disant attente d’authenticité mérite d’être élaborée. Elle reflète au mieux une volonté de la part de nos interlocuteurs d’éviter une confusion qui impliquerait selon eux la perte d’une position privilégiée dans l’appropriation du projet européen. Au pire, elle dégage une fois encore une volonté d’affirmation d’un rejet plus ou moins dissimulé jusqu’à présent. D’autre part, nous pourrions aussi y voir une quête de sincérité et reconnaître que l’évolution de ces dix à quinze dernières années en Turquie a amené une dynamique où le reflet de la transformation sociétale dans le pays et la mutation dans le contexte global et régional a fait écho à la multiplication d’acteurs nouveaux. Pour le dire plus clairement et autrement, l’intérêt croissant qu’il y a vis-à-vis de la Turquie et ses vecteurs de changement ont entraîné ou ont un potentiel d’un dynamisme renouvelé dans le débat et nous devons saisir cette opportunité.

Il y a une pluralité de vues sur l’Europe en Turquie comme il y a une pluralité de vues sur le projet européen dans les pays européens. Les difficultés sont surmontables tant que la vision est sincère de part et d’autre, et que l’engagement européen reste crédible aux yeux de nos opinions publiques.

Une autre expérience plus récente a été une question posée par une personne de l’audience lors da ma conférence à Saint-Dié, qui après avoir écouté mon exposé sur le projet européen, et semblant être tout à fait d’accord avec la vision d’une Europe plurielle, sa justification et l’espoir d’échapper à cette lassitude qui guette l’Europe, a fini par me dire : « vous avez parlé des valeurs de l’Europe, ce qui est très bien, mais vous nous n’avez pas du tout parlé des valeurs de votre pays ».

Il serait également intéressant d’élaborer davantage ce point. Une analyse des données comparatives inclues dans la publication intitulée « La Turquie Atlas des Valeurs 2012 » préparé sous la direction du Professeur Yilmaz Esmer pourrait nous aider à mieux comprendre les éléments saillant de la société en Turquie. La sociologie des valeurs a des traits particuliers. Elle étendrait la discussion et inciterait à parler de la culture ottomane, républicaine, le riche tissu de l’Anatolie. Parler du folklore aussi, de se poser la question de l’humanisme turc et de ses racines. De même identifier dans la littérature, la peinture, la musique turque ou ottomane de nombreuses traces d’une interprétation complexe émanant d’une vaste géographie. « Que restes-tu assis à la porte d’entrée ? Vois à l’intérieur, tant de choses se passent ! » disait Yunus Emre, déjà au XIVe siècle.

Toutefois, de telles questions sont révélatrices en fait d’un symptôme récurrent.

J’estime en effet et c’est sur ce point que je souhaiterai insister, qu’il y ait une dimension psychologique importante toujours à franchir.

Si l’après 1989 a constitué pour l’Europe, les retrouvailles de l’Histoire et de la Géographie, le rendez-vous avec la Turquie dans ce sens là est aussi -en permanence- et sera le rendez-vous de l’inconscient européen. Ce qui est sans doute -vous le conviendrait- encore plus difficile à assurer.

En bénéficiant peut-être de concepts comme l’Ecart et l’Entre – je fais allusion à François Jullien et son discours inaugural sur la Chair de l’Altérité- nous pourrions les mettre au profit de la construction européenne, « en faisant paraître les cultures et pensées comme autant de fécondités », « en mettant en tension ce qu’il a séparé » et en évitant ainsi « les concepts paresseux ».

Dans un bref entretien accordé à ABHABER, un site turc qui contient toute information utile sur la Turquie et l’Europe, j’ai pu lire récemment les propos de Jacques Delors qui précisait apparemment qu’en n’admettant pas la Turquie comme pays membre, l’Union Européenne n’a rien gagné. Je place volontiers cette remarque de Delors dans une vision d’avenir et dans la perception d’un jeu à somme positif dans la démarche de la Turquie pour l’avenir du projet européen.

La Turquie pour une Europe de valeurs peut donc se lire pour moi à travers une quête de l’Europe qui ne serait pas trop séparée de ce que Patocka appelait « ce souci de l’âme » dont le projet européen a tant besoin de nos jours : la promesse d’un « nous » à venir, cette « étincelle d’éternité que peut et doit représenter l’Europe ». Ceci résume un quatrième élément de réflexion.

L’horizon 2023, l’année du centenaire de la fondation de la République de Turquie se profile déjà dans les débats politiques en Turquie. Quelle Turquie souhaiterions-nous voir en 2023 ?

Ce débat se construit d’une part autour des dix années de pouvoir de l’AKP et d’autre part dans un contexte de mutation profond du voisinage de la Turquie, notamment du monde méditerranéen et de l’avenir de l’Europe.

Cette perspective ouvre aussi une discussion riche sur la notion de la dynamique de changement et /ou de transition.

Les bouleversements et la transformation en cours dans une région s’étendant de l’Afrique du Nord au Moyen Orient depuis fin 2010, la crise syrienne et ses implications pour la Turquie font déjà depuis un certain temps l’objet de discussions fort intéressantes.

Combinée avec la scène européenne assez morose depuis trois ans, la perspective du projet européen doit se réfléchir d’une manière globale tant les dynamiques en jeu sont fortement liés dans un contexte de mondialisation et d’enjeux cruciaux pour l’Europe.

C’est peut-être là pour les concepteurs actuels du projet européen une occasion unique de réussir là où l’on a manqué d’élan. Manqué peut-être d’avoir « oser prendre le large » pourrait nous dire Lequesne en parlant de « l’Europe d’après, sortir du pessimisme ». La Turquie a confiance en soi pour une telle ambition. Elle essaie de la remplir tant bien que mal et pour tout observateur, il ne serait pas difficile de qualifier comme porteur de sens une grande partie des initiatives prises ces dernières années.

L’érosion sur le plan de la conviction au projet européen peut être remédiée assez vite.

Le revirement dépend de pas attendus et justifiés.

La crédibilité doit être regagnée. C’est le projet européen qui en ressortira redoré.

« La Turquie est en Europe, comme l’Europe est en Turquie » : tel fut le message du livre d’Özal en 1987. Telle pourrait être le message commun cette année projeté à une région en mutation qui – on ne le sait pas trop si elle est toujours en attente d’Europe, tant l’Europe se fait attendre.

Le projet européen a plus à gagner et la justification de l’Europe plus à puiser dans cette articulation sans cesse plus étroite et dans sa dimension turque. C’est un cinquième et dernier élément de réflexion de l’exposé avec lequel je souhaite conclure pour permettre un riche débat.

Je viens de rentrer de Turquie après avoir participé à la Cinquième Conférence Annuelle des Ambassadeurs qui s’est réunie sous le thème principal de « Diplomatie Humanitaire ».

Nous avons eu des discussions intenses entre collègues et avons eu l’opportunité d’écouter et d’échanger nos points de vue avec les plus hauts responsables du pays. Mon sentiment est celui d’une Turquie résolue, plein d’énergie ; une Turquie confiante en soi et regardant avec confiance à la mutation profonde d’un espace méditerranéen si vital pour le devenir du continent.

Je vous remercie de votre attention.